Neerwinden 1693


Une journée particulière.
Je me souviens de nos leçons d’histoire. Enseignée à partir du manuel transmis d’élève à élève, l’histoire nationale et internationale nous était donnée à pleines cuillères, entre l’algèbre, la gymnastique, le latin, et bien d’autres branches nécessaires à notre éducation de bon chrétien. En 1962-63 j’avais hérité d’un livre déjà utilisé par C. Bouvier l’année précédente. Quarante ans plus tard ce livre d’occasion avait toujours sa place dans le désordre de mon bureau. A présent que internet, bibliothèques, revues, cercles d’histoire, voyages, musées, idées de sagesse, me sont accessibles, étudier l’histoire est devenu mon plaisir.
Sur les routes de Hesbaye tant de choses se sont passées. Certains de ces chemins et sentiers, qui nous amenaient au collège, avaient déjà été tracés par les premiers agriculteurs d’il y a cinq mille ans ou par les Romains. Ils ont servi en temps de paix pour aller au travail, au marché, à la fête, à l’église, en pèlerinage, et quelques fois aussi ils ont servi en temps incertains au passage d’hommes armés. Ainsi , le 28 juillet 1693 les forces militaires de Louis XIV avaient quitté leurs campements situés les jours précédents à Vinalmont et sur les bords de la Mehaigne. ‘En silence et en sourdine’ elles montaient vers le centre de la Hesbaye. Infanterie, cavalerie, artillerie, remplissaient nos routes. Le Roy Soleil avait donné les moyens à 90 unités à pied et 200 cents unités à cheval pour un combat contre ceux qui s’opposaient à sa puissance. En ce même jour Guillaume III avait trouvé à Neerwinden une bonne position : colline, prairies, champs, routes profondes, cours d’eau et haies d’aubépine.
La Ligue d’Augsbourg avec 50.000 hommes avait décidé d’y faire face à la France, forte de 75.000 hommes. Le lendemain se déroulerait la plus sanglante des batailles de ce siècle-là, une journée de folie et d’horreur. PUGNA AD NERWINDAM .
Le Prince d’Orange (Gulielmus III Dei gratia Britannorum rex) qui était également roi d’Angleterre, s’opposait à Louis XIV (Ludovicus Magnus Rex Christianissimus). Ces grands se faisaient la guerre (1688 - 1697) sur terre et sur mer, conflit appelé Guerre de Succession du Palatinat. Cela s’est terminé après épuisement des combattants. Le Premier Traité des Barrières ramena un peu la paix. Toutefois la Hollande pouvait placer des garnisons à Nieuport, Ostende, Courtrai, Mons, Ath, Charleroi, Namur, Luxembourg. Rapidement ( 1700- 1713) suivrait la Guerre de Succession d’Espagne dont une des batailles s’est déroulée le 23 mai 1706 à Ramillies, douze années plus tard.
A un tir et demi de canon de leurs ennemis, les forces françaises firent halte. A l’ouest des murailles de Landen les hommes de Guillaume III dressaient des barricades sur 3 km. En une nuit trois villages furent rapidement transformés en forteresses, et dès la première clarté débuta ‘ La Première Bataille de Neerwinden. Les canons de l’artillerie des alliés étaient très efficaces jusqu’à ce que les dragons de la Maison du Roy étaient appelés aux combat.
‘ Messieurs, souvenez-vous de l’honneur de la France’ cria le Henri de Montmorency, Maréchal de Luxembourg, en envoyant 28.000 hommes dans un troisième assaut, des dragons qui étaient des mousquetaires très mobiles à cheval pouvant aussi livrer combat à terre car aux canons de leurs fusils ils montaient la baïonnette de Vauban, une arme nouvelle. A cette bataille aussi ont participé au moins quarante mille chevaux et mulets. Après l’heure du thé les généraux de Guillaume III décidèrent d’incendier les champs et fermes où les gens d’ici avaient cultivé le froment et l’orge depuis le néolithique.
Après les orages des jours précédents, le grand soleil était revenu en ce 29 juillet 1693. Une chaleur lourde, la fumée des incendies, les énormes pertes subies, mettaient les combattants dans un enfer indescriptible. Le Prince donna le signal pour un repli tactique, mais dans un désordre complet, ses troupes prirent la fuite vers Namur et Louvain. Surtout sur les bords et dans la Petite Gete la mort frappait les moins forts, les maladroits, les malchanceux. Les français ont crié victoire. Leur Maréchal se prit pour un Dieu. Il a griffonné un message qu’au galop, le Comte d’Artagnan a porté au Roi de France. Mais, après un tel massacre, il n’y avait pas de vainqueur. Pendant un siècle d’ailleurs, le déroulement et le résultat de cette bataille ont été sujets de discussion dans de nombreuses académies militaires. C’est probablement pourquoi le 18 mars 1793 au même endroit aurait lieu la Seconde Bataille de Neerwinden , le match retour. En 1693 les pertes en vies humaines et en chevaux dépassèrent toute raison. Selon les sources elles se chiffrèrent entre 27000 et 30000 morts, 20000 blessés, et plus de 10000 cadavres d’animaux. Pourtant cette Bataille n’avait duré que douze heures.
Guillaume III d’Orange de la très riche République des Sept Provinces et d’Angleterre, qui s’était replié près de Vilvorde. Afin de retrouver la discipline dans son armée, il fit fusiller neuf soldats tirés au sort pour manque de courage, engagea des recrues pour recomposer ses régiments, et déjà au 15 août il organisa à Bruxelles un grand défilé militaire pour prouver qu’il était invaincu. Le Maréchal de Luxembourg quitta la Hesbaye via Waremme dès les premiers jours d’août, car il n’y avait ni à manger ni à boire, et grand danger d’infection il y avait dans les habitations devenues inhabitables. Unité après unité, après avoir touché leur solde, et après pillage total des maisons, des granges, des champs et du couvent d’Hélecine, ils sont retournés d’où ils venaient. Certains parmi eux ont été reçus comme des héros à Paris où les drapeaux pris aux alliés étaient exposés au parvis de la cathédrale de Notre Dame.
Sont restés sur place des militaires sans cocarde ni uniforme et des prêtres, cuisiniers, charrons, cordonniers, et autres, qui comme entrepreneurs, débarrasseurs ou journaliers, avaient du travail. Parfois leurs noms de famille ont été transmis jusqu’à nous. Il fallait déshabiller et déchausser les cadavres à enterrer. La valeur du matériel abandonné était énorme : canons, munition, mousquets, baïonnettes, cuirs, couvertures, selles, charriots, tentes, vidanges. Il fallait amputer, désinfecter, laver, confesser, et tant de victimes encore, hommes et chevaux, mouraient seuls dans la douleur durant les jours suivants. Ceux qui étaient devenus fous à cause des atrocités vécues ou de leur fièvre, traînaient sur nos routes. Ils parlaient toutes les langues, ils n’étaient d’aucune nation car mercenaires, ils venaient de tous les horizons. Il fallait garder les prisonniers, rapatrier les invalides et parfois les cercueils, s’occuper des chevaux sacrifiés, blessés, ou errant sans cavalier dans nos plaines. Des milliers de mouches et même des loups et des chiens sauvages, étaient attirés par les odeurs. Le danger d’une épidémie était omniprésent. On peut retrouver que les villes de Huy et de Namur avaient absorbé 4000 blessés et 1500 prisonniers, et que sur le territoire d’Avernas avait été rassemblée une montagne de souliers, de vêtements, et de matériel militaire ayant appartenu aux morts et aux fuyards.
L’été suivant Lord Perth revint visiter la région afin d’y retrouver les têtes de mort et des fantômes qui la nuit donnent la chair de poule. Mais à sa surprise, dans son récit de voyage il marquerait qu’il avait été émerveillé par la beauté de la campagne où le vol des hirondelles l’avait enchanté et dans laquelle jusqu’à l’horizon la couleur rouge des coquelicots ressemblait à du sang . En douze mois la nature faisait déjà oublier ce qui s’était passé.
Cycliste-pèlerin de grands chemins je me suis arrêté plus de cent fois dans des endroits intéressants que par modestie je ne citerai pas. Près de Landen, ville frontière souvent détruite par les malheurs de l’histoire, il y a depuis 1780 une chapelle. Voilà un lieu pour réfléchir sur la vie et sur la mort, dire une prière, faire le chemin de croix, respirer un peu, simplement manger un fruit ou un bout de pain avec du sirop, lors d’un tour à bicyclette. Déjà citée au seizième siècle, à cette chapelle le vendredi-saint les fermiers venaient y prier et chercher une plaque de gazon qu’ils transféraient à leur domicile. C’était dans l’espoir de mourir dignement et sans souffrance. Ce site bucolique se trouve à un carrefour de cinq chemins appelé sur les anciens plans de cadastre ‘ carrefour de l’homme mort ‘.
La Chapelle de la Sainte Croix. (monument protégé AR 27/10/1982 ) est là..
L’ histoire est un immense jardin. Quel plaisir d’y bêcher un peu à mon âge.
Wilfried Journée .
Avril 2008 - Ancien du Collège.
dédié à RP Martin Hoeven ,
prieur des Pères Croisiers de Hannut,
fondateur du Foyer Culturel du Collège Ste Croix
qui jadis (1975) s’était beaucoup intéressé au même sujet.







