Seul dans le Col du Parpaillon.

Cela fait du bien de se retrouver seul et libre sur la route. Depuis 12 jours j'avais fait chemin commun avec un compagnon, meilleur pédaleur que moi, et nos roues étaient passées par Diekirch, St-Avold, la Route des Crêtes, St-Hippolyte dans le Doubs, le Grand St-Bernard, le San Carlo en Vallée d'Aoste, l' Iseran dans le brouillard, le Souvenir H.Desgrange, l'Izoard, l'Agnel sauvage dans le Haut-Quyras, les fleurs du Vars. On ne peut planifier aucune randonnée cyclotouriste plus belle, plus audacieuse, plus fabuleuse, sans voiture d'accompagnement et sans réservation des hotels pour les fins d'étape.
Ce matin, c'est un cycliste bien motivé qui prend la route, avec déjà 1.386 km sur son compteur Huret, précédés par quelque 5.000 km accomplis depuis le mois de janvier de la même année. Très peu de bagages, tenue légère, mais beaucoup de courage et bonne condition physique, pour une merveilleuse aventure cycliste dans la haute montagne et dans la beauté de la nature, sur des routes alpestres d'un autre âge qui ne figurent plus sur les cartes routières, pour des raisons de sécurité et par la volonté des autorités militaires. Le but est bien dans la tête de ce sportif de 38 ans. Il veut passer par l'enfer, par le Sommet du Parpaillon, un chemin muletier en pierrailles, avec sa bicyclette de route équipée de pneus légers et d'un triple plateau.Son compagnon de voyage des jours précédents, équipier inséparable depuis trois ans, est parti pour un autre itinéraire, pour une boucle par le Col d'Allos et le Col de la Cayolle, au sud de la cité de Barcelonette où pour deux nuits la Black Diamond Association s'est fixée. Le second cyclotouriste de ce club qui ne compte que deux membres va abandonner pendant sa sortie solitaire, car il se fera descendre de sa monture et mettre k.o. par un ballon de football expédié dans ses roues par des disciples maladroits et dangereux de Michel Platini. Mais cela est une autre histoire.
Wilfried remonte donc la vallée de l'Ubaye passe par Jausiers et Condamine, et déjà sur sa gauche se présentent les premiers lacet de l'obstacle célèbre. Une voiture accidentée dans les rochers, une cascade, prouvent ici encore la présence des hommes à chaque tournant. Il trouve la cadence, mais bientôt il constate une erreur d'itinèraire, car le voilà bloqué dans un chemin sans issu. Après des informations obtenues chez les monitrices d'une colonie de vacances pour jeunes filles, il doit faire demi-tour et redescendre vers Ste-Anne-de-Condamine et ses quelques maisons. Un nuage tout noir s'annonce et sagement notre cycliste s'abrite sans perdre patience. Il profite de ce repos forçé pendant l'orage pour déguster son saucisson de montagne, son pain, fromage, et pamplemousse. Après ce nuage unique il remonte à vélo.
Une paroi abrupte et mystérieuse se dévoile bientôt à sa droite dans un décor de Western. Wilfried se demande si ses amis les Nez-Perçés y ont leur terrains de chasse, mais il ne voit ni plumes, ni tentes, ni peaux de bison. Il continue et entre dans un bois. La pluie était violente et avait fait tomber beaucoup de feuilles et de branches qui couvrent à présent cette route forestière. Des arbres, un ravin, mais tout à coup aussi une Citroën 2CV stationnée dans la profondeur de ce bois. Une jeune femme blonde, habillée seulement d'un bikini, cherche quelque chose dans le coffre du véhicule rempli de matériel de camping. Non, cette nymphe des bois n'est pas seule, car plus loin sur une surface horizontale près d'une coulée d'eau, un homme et un gamin s'occupent d'un feu barbecue.

Le chemin est agréable et sent bon la fraîcheur des arbres mouillés. Wilfried croise des marcheurs avec des chiens. Voilà le Pont du Bérard, joli et poètique. Un artiste menuisier y a indiqué les bonnes informations. Joli travail d'ébeniste montagnard, fruit des longues soirées d'hiver et d'un artisanat raffiné, cela mèrite de s'y arrêter quelques minutes. Très joli, mais cela fait peur. Altitude 1844 m. La Condamine 7265 m. Tunnel 9655 m. Crévoux 22438 m. Embrun 37248 m. Quel programme encore !
La route devient de moins en moins pratiquable, mais les lacets sont encore très faciles. Les jambes du cycliste sont musclées et bronzées, et moulinent le petit braquet. Bientôt les arbres n'existent plus et c'est dans une immense prairie que le pédaleur doit progresser. C'est le paradis pour les moutons, mais pour le cycliste ce n'est plus qu'un chemin de terre, de cailloux, de gravier, qui font mal aux Bibs25 et aux jantes. Sur 32 X 24 la pente devient de plus en plus dure. Les cailloux sont de toute forme et de toute taille. C'est le purgatoire et parfois l'enfer pour ce grimpeur qui est un homme trop grand et lourd. Il faut beaucoup de concentration et des qualités de pilotage pour ne pas tomber.
C'est difficile. Les yeux de Wilfried font mal, ses reins et ses mollets aussi, et son nez se rapproche de son guidon. Il prend des risques en allant rouler près des précipices où un petit tapis de plantes et mousses offre une surface plus douce. Quel sentier indigeste ! Quelle horreur de devoir passer ainsi sur des cailloux préhistoriques. Le grimpeur prend des gorgées dans son bidon-thermos. Il transpire, fait régulièrement un stop.
Tout autour de lui la nature est grandiose. L'horizon est d'une beauté exceptionnelle. Spectacle superbe. Dans la vallée les moutons ne sont déjà plus que des points blancs. Visibles sont de là-haut aussi les quelques campeurs en zone interdite qui font du camping sauvage. Un petit avion de sport passe et fait quelques ronds entre le soleil et la montagne. Rochers, herbe, fleurs, lumière, grand air, Wilfried est content et heureux en voyant toutes ces beautés. Mais, plus haut, plus près du ciel encore, il doit y avoir ce sommet qui l'attire. Encore 2 km selon ses calculs. Il respire bien et repart. Peu de temps après il doit descendre de sa bicyclette. La Landrover d'un garde forestier vient dans l'autre sens, mais ce fonctionnaire passe, ne fait aucun signe. Cela prouve que pour ce régional en uniforme les cyclistes vagabonds qui se risquent dans le Parpaillon sont des étrangers indésirables, des fous pédalant sur des drôles de machines. A cause du méchant regard du conducteur de ce véhicule officiel de haute montagne et de la triste situation du sentier, le cavalier qui grimpe décide de marcher à pied. De la main il pousse donc son vélo vers les plus hautes altitudes, mais ses souliers de cycliste ont des semelles qui ne conviennent pas sur ces terribles cailloux qui font mal aux pieds. Il essaye donc une dernière fois de continuer sur sa Brooks et utilisant comme dernière monnaie le plus petit pignon 32 X 28. Sa moyenne horaire est maintenant des plus basses mais il est à nouveau cycliste et non plus dans le déshonneur marcheur.
Le temps passe et il y a une éternité que ce pédaleur grimpe dans ce maudit Parpaillon qui fait tant transpirer. On est vraiment petit et seul, pire que Constant Collet le dernier isolé du Tour 1910, dans une telle montagne géante. Du haut de la montagne à belle vitesse arrive soudain une petite Jeep jaune. Le faible usager à deux roues doit sauter de sa machine pour faire de la place. Ce sont deux joyeux amoureux. Ils saluent avec des grands gestes et applaudissent ! Comme c'est sympathique ! Cela rassure et soulage dans le désert, la solitude, la douleur, dans un maillot trempé. Et, oui, cela va bientôt mieux, le géant retrouve des forces et du courage, il veut finir en beauté, finir au sprint, prendre les points pour le Grand Prix du Meilleur Grimpeur en haut de ce col super dur de hors-catégorie. Des oiseaux s'envolent sur son passage et poussent des cris très aigus qui font vraiment peur même aux plus courageux dans l'enormité du paysage. Univers sinistre. Les mêmes rochers et cailloux demeurent en cet endroit depuis probablement un million d'années. A l'entrée de la ligne droite en haut du Parpaillon arrive à belle allure comme une bête qui pédale - on dirait un des éléphants de Hannibal - Wilfried le pédaleur sans charme de Hesbaye, le pélerin des grands chemins.
Dans la désolation et la solitude de l'après-midi de juillet descend de sa bicyclette un champion sans nom, il n'est pas bon, mais il est grand et surtout très lourd. Il est arrivé en haut du Col du Grand Parpaillon où seulement des Dieux et des aigles sont capables d'arriver. Ce n'est à Macchu Picchu qu'il est arrivé, mais près d'une construction étrange, qui n'est pas ordinaire.
Tunnel du Parpaillon, construit par les Troupes du Génie, altitude 2643 m, sur ordre du Général Bergé, gouverneur militaire de Lyon 1892 et du Général Zédé , gouverneur militaire de Lyon 1900.
En tant que civil convaincu et partisan de la paix, le cycliste ne salue pas, ne frappe pas avec ses talons. Il pose sa chère compagne à deux roues, sa petite reine, contre les murs militaires solides qui vieilissent dans le dur climat de ce lieu étrange des Hautes Alpes.Assis sur une grosse pierre le grimpeur fatigué récupère et médite. Il vide son dernier bidon qui était rempli avec du jus d'orange très sucré. Sur une carte de visite il écrit un petit message d'amitié pour ce cycliste encore inconnu à cet instant qui sera le suivant à passer en haut de ce col mythique. Il glisse sa carte dans une fente du mur afin qu'un autre dingue merveilleux mais courageux la trouve. C'est une ancienne tradition commençée déjà par Velocio et ses amis , les premiers prophètes du cyclotourisme.C'est le geste rituel obligatoire du pélerin à bicyclette qui arrive dans ce lieu saint.
Ensuite, c'est le ' hinc et nunc' , l'instant de vérité qui sonne. Wilfried, comme si c'était la porte du ciel ou du purgatoire, traverse sans lampe ni casque le tunnel mystérieux. Pour ne pas salir ses chaussettes blanches il avance dans la couche de boue épaisse d'un pouce sur la pointe des pieds. Ses yeux s'habituent rapidement à l'obscurité, mais voilà déjà la sortie du tunnel et la grande lumière. Il sort de l'autre côté. C'est magnifique ! Il est à nouveau dans le soleil, dans les bonnes odeurs, sous le ciel bleu de la Provence. Il devient presque fou, tant est immense sa joie, après avoir mis à son actif l'exploit inoubliable de cette difficile journée à bicyclette.
Sur 52 X 13, il fonce déjà dans la descente. Mais c'est dangereux aussi de l'autre côté et il doit se calmer. C'est pourquoi il quitte la route pour visiter un refuge abandonné à cette heure-là, mais où quelques centaines de bouteilles vides et une quantité énorme de boïtes à conserves ouvertes deshonorent ce lieu qui devrait être un havre de paix propre. Ces inondices prouvent que malgré tout beaucoup de personnes passent encore en ce refuge, mais aussi que l'administration communale trop peu amie de la nature, de la faune et de la flore, oublie qu'elle devrait d'urgence aller nettoyer ce terrain situé dans un environnement précieux. Il faut croire qu'en haut du Parpaillon du côté de Crévoux on est dans un no-man's-land.
Dans la descente les pierres sont aussi nombreuses que dans la montée. Mais notre géant de la route dispose d'un vélo très solide, lent dans la montée mais sensationnel dans la descente. Pas de dégâts à la monture donc, mais la souffrance des freins et des pneus est grande, ainsi que celle des doigts et des bras. Prudence, clairvoyance, audace, aërodynamisme, sont les qualités d'un grand descendeur et Wilfried les possède. Après quelque temps à belle allure, arrive l'asphalte et la civilisation. Comme un skieur de grand slalom notre cyclo continue par Canal St-Sauveur, Crevoux, Praveyral, Champrond, Carrefour st-André, Pont sur la Durance, sur Embrun sans s'arrêter. Moins d'une heure plus tard il savoure la grande bière de la victoire sur la terrasse d'un café. Les voiles blanches des bateaux sur le lac de Serre-Ponçon et les filles en petite tenue d'été sont un spectacle qui améliorent encore l'ensemble de la qualité de cette randonnée cycliste mémorable.
La bicyclette du cyclotouriste est pleine de poussière. L' homme qui sur elle traversa la montagne est sale et fatigué, mais il est très heureux et en bonne santé.
















Timo Boll
Zhang 

















Wat kan beter zijn dan hetgeen stroomopwaarts ligt ?



























CHENG QI
